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Peau d’âme

Subirada

    L’ORGUE DE BARBARIE
….Mais dans un coin un homme se taisait :
« Et de quel instrument jouez-vous Monsieur
qui vous taisez et qui ne dites rien ? »
lui demandèrent les musiciens.
« Moi je joue de l’orgue de Barbarie
et je joue du couteau aussi ».
  PEAU D’ÂME

L’histoire misérable de Subirada

La misère et le luxe avaient donné à Subirada une âme de créancier.

Subirada était un employé, fort affable dans son service à la clientèle, obséquieux même mais, qui souhaitait faire fortune dans un hôtel de luxe. Il venait de Catalogne.  Enfant martyr d’exilés au chômage de la péninsule ibérique,  ses parents avaient vécu dans des camps de réfugiés. Et,  il taisait ses origines, mais on finit par les apprendre car il eut de nombreuses altercations avec ceux qui le forcèrent à quitter ce  pays où tout son argent passait pour un logement insalubre. Et à la suite d’une ultime dispute, il décida de poser ses bagages dans un grand hôtel de la Riviera sur les bords de la Méditerranée, sans doute pour assurer les moyens de subsistance dont il avait besoin. Il travailla dans ce complexe hôtelier plusieurs mois où il acquit la réputation d’un être instable et sans le sou. Parfois, on le croyait parti pour toujours puis les clients le voyaient réapparaître avec plaisir avant de l’interpeller enfin.

Alors, on suppose que cette transition d’homme à tout faire avec son monde d’origine était par trop brutale. Car, à l’hôtel,  il se mit à parler de ses problèmes majeurs, de mort et d’argent. Il disait à ses collègues n’avoir pas encore trouvé les remèdes inhérents. D’ailleurs, c’est à compter de cette période que Subirada, dans l’esprit de tous, sembla s’amuser à devenir intelligent…

Un employé modèle

Il faut dire que l’employé se transforma en employé d’étage. Il était toujours le premier à pousser une table roulante dorée dans les couloirs du dernier étage réservé à l’élite, mais toujours le premier aussi, quand les chambres étaient restées entr’ouvertes, à tirer profit de son goût du luxe qui n’avait de pareil que la perspicacité de son œil de rôdeur.

Les paupières rétrécies, il cherchait le détail qui provoquerait la rencontre avec un fait unique. Ah ! ses mains trop grandes s’affairaient au ménage, certes, mais ses yeux très petits, très noirs, qui clignaient comme deux pupilles d’un chien aux abois ne perdaient pas l’once d’une opportunité pour un éventuel rapport.

Une manière à lui de se faire bien voir de la Direction et de prolonger ses instincts de chasseur.

Envie de lucre

Sa vision

Or, il n’était pas de bois quand même. Et quand un regard d’impudence, s’imposa à lui devant l’immense baie centrale inondée de clarté de la chambre 49 mais, aussi dans la salle-de-bains, il avait accroché  ce timide regard de fleurs sauvages aux accents enfantins. ; Et Subirada, cette nuit là,  avait osé rester. Il avait pu entrer dans la chambre car elle disposait d’un sas de couloir pour accéder à la pièce centrale. Et il s’en voulait, d’avoir déshabillé du regard ce couple avec la jeune fille,  dans cette chambre ouverte, mais son esprit n’en avait pas moins vagabondé jusqu’au cuir des chaussures de luxe marrons chaussées aux pieds de cet homme, celui qui avait toujours semblé le narguer. Et sans doute à cause du luxe ostentatoire de la tenue, il avait ressenti un immense besoin de venger la misère des siens. Mais, en réalité, c’était une ivresse pure et inconnue qui l’avait submergé en ces lieux, en dépit de l’arrogance extrême des protagonistes qui faisaient fi de l’ombre de Satan. 

« Retourne-toi  donc jeune fille que je te vois ! mais si par malheur je me suis trompé, un autre que moi se trompera aussi.. »

Le couple

Effectivement, il s’agissait bien, dans cette chambre, de cet homme à la mèche grise qui ne le regardait jamais et qui valait son pesant d’or. Cependant, exsangue, l’espagnol ne voyait sans doute que ces ongles aux ors d’écrins multicolores, si incroyablement petits et brillants. Ces diamants clairs en perles de doigts nus, pour un Subirada avide de curiosité et de sensations, n’étaient-ils pas des joyaux ? Il devait aussi réclamer, dans la pénombre, un spectacle plus appuyé. Et reconnaître la chambre de la jeune-fille. Et entendre ce qu’un père dirait pour réprimander sa progéniture.  Il est vrai que Subirada ne bougeait pas, il imaginait peut-être un scénario familier de couple. Comme une parure lissante, quand les mains de l’homme  caressaient lentement les cheveux couleur de lune de la fille, Subirada en rougissait. Mais elles descendaient trop vite, elles enveloppaient le corps de la fille d’instinct et, l’alliance de cet homme faisait la différence pour noircir encore les yeux de l’espagnol. Son cerveau fiévreux, à la minute même, allait rejeter le début de la décadence.

La morale

– « Ciel, je ne suis pas d’entre les prudes mais, l’homme qui convola en justes noces un matin de printemps. Le sérieux par excellence seulement, j’aime bien les femmes…
Tenez, ça m’indigne ! Et je le dis à la Madone, avec ce regard de famille au fond des yeux,  c’est sa fille !
Et, dans mon pays où vit ma fratrie, il existe une morale et, aujourd’hui, elle est absente du spectacle qu’offrent ces deux. Lui avec sa robe de chambre marine de chez Lauren, griffée de prestige, elle avec ses yeux veloutés, c’est pure immoralité. Avec sa main qui roule, comme une manne, sur sa hanche, c’est pure malhonnêteté, parce qu’il est son père, parce qu’elle est sa fille ! »

Le bouffon de service

– « Me prendrait-on pour le Gourmand de service ? Avec, je ne sais quoi d’obscène dans les pensées ou de délirant dans ma tête ? Moi l’espagnol, je serais une forme de voyeur ? Alors celui qui dit ça vous ment effrontément. Et si vous l’écoutez quel dommage ! J’aime invoquer mon église d’Espagne et son « Christ miséricordieux », mais, dites ! dans un complexe hôtelier de classe, est-ce la coutume que le père d’une brune progéniture à la moue boudeuse, profite d’une jeunesse ? Néanmoins, Subirada n’en finissait pas du spectacle appuyé,  de cet homme et de la fille.

« Ah,  si je regarde c’est parce que l’habitant désinvolte de Neuilly sur seine, que je n’aime pas, est mon client. Est-ce un crime ? »

Alors, la veille, au cours d’un dîner où il avait servi ce client à une table gastronomique, les voisins avaient été témoins des paroles irrespectueuses proférées à l’encontre du gouvernement d’en place. Comment au cours de ce repas, Subirada n’avait-il noyé l’important ?

L’hôtellerie

Il faut savoir que la Direction de Subirada entretenait ses employés dans l’esprit de l’objectif commun de l’industrie hôtelière. Celui-ci  devait être la satisfaction du client. Cependant, la curiosité dans le monde de l’hôtellerie n’en était pas moins présente, elle représentait la clairvoyance professionnelle des meilleurs. Et il s’agissait, selon elle, presque d’une sauvegarde de l’existence. Rester à l’affut de la moindre anomalie s’imposait. On sert, on observe, on sait et on oublie. Et de cela, Subira en aura tiré des leçons.  Il alla même jusqu’à penser que poursuivre des buts impardonnables dans le monde du travail pouvait certes permettre parfois de rêver mais surtout de survivre. Car l’hôtellerie était un métier difficile.

Subirada avait les montures assorties à son complet veston et si elles retombaient sur son  nez trop long quand il prenait les commandes aux tables de l’industrie hôtelière,  il avait appris enfin, non seulement qu’il devait s’ouvrir au monde et relever de nouveaux défis mais aussi à distinguer un pauvre d’un nanti, ou la fille d’une épousée.

Tout ceci allait bien lui servir. Au-delà des cheveux soyeux et des yeux langoureux, et de la similitude d’êtres aperçus l’espace d’un instant, il avait déjà monnayé dans son cerveau  la perversion génétique absolue, le cœur aimant, et l’indifférence glaciale.

Comme de bien entendu, il avait été,  de ce pas, leur faire payer pour que Justice soit faite… La Madone lui pardonnera bien ses petits travers…