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Pour un soir de Noël où tout est gris…

 

Un conte retrouvé dans les archives poussiéreuses d’un aïeul intrépide et voyageur mais qui en dit long sur l’amitié qui lie les communautés. Ce conte illustre de très belle façon, comment la solidarité peut empêcher de sombrer dans une angoisse mortelle.  Il se passe à une époque où les seuls remèdes au malheur étaient ceux de l’amitié.

L’histoire se déroule à la fin du XIXe siècle (en 1893) dans la région de Stanislaus, en Californie, où se trouvaient d’importants gisements d’or.  Jadis vivait une petite ville prospère mais il ne restait de cette époque faste que quelques maisons délabrées et une poignée de vieux mineurs. La nature était restée telle qu’elle, non modifiée par la main de l’homme et elle avait ainsi recouvert progressivement tous les travaux des fouilles. Ce conte est l’histoire de Mark Twain. Mark Twain était un mineur. C’était un homme opportuniste et intelligent et s’il avait décidé de s’y rendre, c’était bien pour y prospecter, dans l’espoir, bien entendu, de découvrir un nouveau gisement.

Mark vivait dans une cabane rudimentaire en présence d’autres mineurs partageant son rêve. Or, voici qu’en errant un jour dans la ville fantôme, au bout de ses pas,  il se retrouva tout à coup devant un cottage coquet, entouré d’un merveilleux jardin débordant de fleurs épanouies. Un homme de quarante-cinq ans environ se tenait à la barrière qui l’avait cordialement invité à entrer.

« Quels délices ainsi, racontait-il, de m’être retrouvé, dans un tel lieu,  après de longues semaines d’enfermement ! Des jours et des nuits à vivre dans des cabanes de mineurs avec tout ce que cela comportait de parquets sales, de lits défaits, d’assiettes et de tasses en tôle. A manger du bacon, des fèves et boire du café noir, à contempler des images de guerre, découpées dans les journaux illustrés de l’Est des States, épinglées de travers sur un mur de rondins. Quel matérialisme le plus attristant, et le plus dur qui soit !  Et, voilà que je rejoignais  presque un nid douillet, un endroit de charme qui pouvait me faire renaître avec même un sentiment de complétude qui m’était devenu étranger après une si longue période de privation.  Mes longues périodes de jeûne venaient de s’effacer instantanément. »

« Lorsque je pénétrai à l’intérieur du chalet, je n’aurais jamais cru qu’une simple carpette pouvait m’être une telle fête et me contenter autant. Ou alors qu’il pouvait y avoir une telle douceur pour l’âme dans la contemplation d’un papier peint, de lithographies bien encadrées, d’abat-jours aux couleurs vives, de chaises de style Windsor, d’étagères garnies de coquillages et de vases en porcelaine. Tous ces bibelots qu’une main répand dans une maison. Des objets qu’on regarde sans les voir mais qui vous manquent s’ils disparaissent. »

«Le bonheur rayonnait très certainement sur mon visage et sans aucun doute l’homme le remarqua. Si bien qu’il me répondit comme si j’avais prononcé des paroles : »

« Tout cela c’est son œuvre, avait-il dit d’un ton caressant, elle a tout fait elle-même, décidé de chaque détail. » Et il jeta sur les lieux un regard plein d’affectueuse adoration. Il remit en place avec grande minutie, un tissus japonais drapé au-dessus d’un cadre Puis, reculant de plusieurs pas pour juger de son effet, son expression s’apaisa. C’est alors qu’il y revint pour le caresser à nouveau en disant : »

« Elle fait toujours ainsi. Vous ne savez pas ce qui manque pourtant, il manquera quelque chose si vous ne le faites pas. On dirait une petite tape que me donnait ma mère quand j’avais les cheveux de travers. Je l’ai vue faire ces gestes soyeux, si souvent que je peux les refaire exactement à sa manière. Ceci est mon sacerdoce, bien que je ne connaisse pas la loi des japonais en matière de tissus… Elle seule  sait …»

Pour toutes ces raisons d’émerveillements qu’il me devait à l’instant où il me parlait, même sans me connaître,  l’homme m’invita tout de go à séjourner chez lui puisque l’endroit semblait me plaire.

Cet homme chaleureux portait le prénom d’Henry. Il me conduisit à la suite dans une chambre pour que je puisse me laver les mains. Une pièce meublée comme je n’en avais jamais vue. Du sol au plafond, c’était l’abondance. Avec un couvre-lit blanc, des oreillers blancs, un tapis sur le plancher, un papier peint sur les murs, des tableaux, une coiffeuse miroir et ses accessoires, comment ne pas aimer ? Même chose pour une commode avec un bol et un pichet en porcelaine, un savon et des serviettes si éclatantes de blancheur que je n’allais jamais les utiliser sans avoir l’impression de profaner.

Mon cerveau s’étonnait même. C’est alors que le propriétaire me dit d’un ton complaisant : « C’est son œuvre, elle a conçu par elle-même, chaque détail. Il n’y a rien ici que sa main n’ait touché. Vous pouvez penser… mais il ne faut pas que je parle trop. »

« Il me regardait un peu essoufflé m’essuyer les mains, mais j’avais l’intuition qu’il y avait encore quelque chose que cet homme s’attendait à me voir découvrir, même si mon esprit pragmatique s’étonnait à outrance d’une invitation de la sorte. Je le sentais si profondément attentif, que je le fixai avec défi. C’est alors que,  sans autre préambule, l’homme éclata joyeusement de rire et s’écria en me montrant du doigt : »

« Ça y est ! Vous avez trouvé. Je savais que vous trouveriez. C’est son portrait. » Effectivement, je regardai en direction du mur vers le fond de la pièce, contre lequel une petite étagère de noyer supportait un coffret contenant un daguerréotype. Et je vis le portrait d’une jolie jeune fille. L’homme voulait à tout prix déceler l’admiration et la lire sur mon visage et l’introspection terminée, il parut pleinement satisfait : »

« Elle a eu dix-neuf ans à son dernier anniversaire qui fut aussi le jour de notre mariage. Mais quand vous la verrez ! Ah ! Attendez seulement de la voir! »

S’ensuivit alors cette conversation :

Mark Twain apprit qu’elle était allée rendre visite à sa famille et devait revenir ce samedi. Nous étions alors mercredi et il devait quitter la Californie le lendemain soir par le train. Devant l’insistance de son hôte pour le conserver avec lui et qui plus est vantait les qualités de cette jeune fille « Elle sait tout ou presque tout, cause comme un oiseau et adore converser avec des gens comme vous », sa curiosité fut piquée au vif et il décida de reporter son départ.

Mark Twain poursuivait :
« Ce soir-là nous avons paisiblement fumé la pipe mais surtout parlé d’elle. »

Quand la fin de la journée de jeudi arriva,  Tom, l’un de ces vieux et rares pionniers vivant encore dans cette région abandonnée par les chercheurs d’or rendit visite à Henry.  Il était venu s’enquérir du jour exact du retour de la « p’tite dame ». Puis, ce fut au tour de Tom, Jos, Charley, et d’autres amis.  Aussitôt,  Henry, sortit une lettre d’un petit porte-documents et en fit la lecture à voix haute.

C’était une lettre écrite de façon gracieuse et remplie de chaleureuses salutations pour les amis, là-bas présents. Curieux, Henry observait les  larmes dans les yeux de son ami Tom et il l’avait taquiné : Je vais lui dire quel effet elle produit sur toi. Et Tom de se défendre en mettant son émotion sur le compte de sa vieillesse et sur sa déception de ne pas la voir là. Et lorsque Henry lui rappela que sa femme n’arriverait seulement que samedi Tom avait fondu en larmes.

Enfin, le vendredi, quand Joe, un autre vieux mineur,  était apparu seul dans la belle maison,  il avait proposé que tous les amis organisent une petite fête malgré la fatigue certaine du voyage de l’élue, pour célébrer son retour.

« Fatiguée, elle? s’était écrié Henry, vous savez bien qu’elle resterait debout six semaines d’affilée si nécessaire pour combler ses amis! »

Twain avait passé la journée du samedi avec Henry. Ce fut seulement quand elle toucha à sa fin qu’il s’était aperçu, à sa grande surprise, qu’Henry était resté silencieux..

« Ah ! je suis inquiet, terriblement inquiet, l’avait-il entendu répéter à l’infini. J’ai beau savoir qu’elle ne peut pas arriver avant vingt et une heure, quelque chose en moi semble vouloir m’avertir du contraire. Est-il arrivé quelque chose de grave ? Rassurez-moi, voulez-vous !.»

« Comme je commençais à avoir honte pour lui de son attitude infantile ! »

Mais Henry ne sembla s’apercevoir de rien et continua de répéter sans cesse qu’il était mortellement inquiet.

Réaction de Twain : Il perdit patience et le rabroua brutalement. Mais Henry sembla à la fois si blessé par cette colère et si humble dans sa souffrance que Twain se reprocha amèrement sa cruauté envers l’homme qui lui avait donné l’hospitalité.

L’arrivée de Charley, un autre vieil ami avait détendu l’atmosphère. Lui aussi réclamait la lecture de la lettre et rassurait Henry avec beaucoup de chaleur :

« Que dit sa lettre? Veux-tu nous la lire ! »

« Qu’elle est en bonne santé, qu’elle arrivera à 9 heures ce samedi. A-t-elle jamais manqué à sa parole? Elle va arriver aussi vrai que tu es là. »

C’est avec la venue de Jos et Tom, que la fête du retour avait pu enfin commencer. La maison était somptueusement décorée de bouquets de fleurs prête à accueillir son invitée.

« Ils avaient apporté leurs instruments de musique. Il y avait un violon, un banjo et une clarinette et ils commencèrent à jouer un air de danse en battant la mesure sur le parquet ciré avec leurs grosses bottes. »

Mais neuf heures approchaient. Et, les amis d’Henry l’avaient fait boire plus que de coutume à la santé de sa femme.  Ils avaient servi Henry debout dans l’embrasure de la porte remplissant inlassablement son verre à mesure qu’il le vidait. Tous ses muscles raidissaient un corps qui semblait paralysé. Son visage brillait, torturé.

« Tout le monde debout ! Encore un verre et elle sera là », s’était écrié Tom à la cantonade. Joe apporta encore des verres sur un plateau et servit.  Quand je tendis la main vers l’un des deux verres qui restaient, Joe grommela dans sa barbe : »
« Pas celui-là, l’autre! » Je lui obéis et Henry fut servi le dernier.

A peine avait-il terminé son verre que neuf heures sonnèrent. Une soirée parfaite mais au fur et à mesure que l’horloge tournait, le visage d’Henry palissait :
« Mes amis, dit-il, je suis mort de peur, je veux m’étendre. »

Ses amis le portèrent sur un sofa. Avant de sombrer dans le sommeil, il murmura :
« Je crois entendre le bruit des sabots de son cheval. Est-elle arrivée ? » (…)

« Pas encore.  C’est Jimmy Parrish qui vient nous avertir qu’il y a un retard. Son cheval boîte et elle sera ici dans une demi-heure. »
« Oh ! Comme je suis si heureux qu’il ne lui soit rien arrivé. ». Et il tomba endormi avant même d’avoir achevé sa phrase.

Je me souviens que ses amis le déshabillèrent avant de le transporter dans le lit de la chambre où je m’étais lavé les mains. Il s’apprêtaient à repartir mais je leur dis :
« Je vous en prie messieurs, ne partez pas. Elle ne me connaît pas. Je ne suis qu’un étranger. » Ils se regardèrent.

« Pauvre petite, il y a dix-neuf ans qu’elle est morte. » dit Joe.

« Morte? » « Morte, ou pire. Elle était allée rendre visite à sa famille six mois après son mariage et sur le retour, un samedi soir, elle a disparu à cinq milles de sa maison. A première vue, des Indiens … Et personne n’entendit plus jamais parler d’elle. »

« Et son mari a perdu l’esprit ? »
« Il ne l’a plus jamais recouvré, ne serait-ce qu’une heure, depuis.
Mais il est en crise seulement quand revient ce moment de l’année.

Seigneur Dieu! Quelle femme adorable c’était! ».

Source : Inspiré de l’encyclopédie de l’Agora. M. Twain

2 commentaires

  1. captivant ce conte ! je n'avais jamais lu Twain ! bisous j'esper que tu vas bien :))Commentaire n°1 posté par nessa le 09/03/2012 à 00h22

  2. (trf de blog, ne pas tenir compte de la date de com.)SalutPas mal d'idées intéressantes dans ce blog, bravo au rédacteur, je reviendrai!

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